Affaires en Chine : le malentendu n’est pas là où vous le cherchez

Ville de Chine

Vous arrivez à Shenyang, dans le Nord-Est de la Chine, pour un premier dîner d’affaires. Vous avez révisé vos fiches : tendre votre carte de visite des deux mains, ne jamais faire perdre la face à votre interlocuteur, prendre le temps de créer du lien avant de parler chiffres.

Le dîner est copieux. Les verres se lèvent, on rit, on se quitte presque en amis. Trois mois plus tard, pourtant, rien n’a avancé. Vous avez tout fait comme il fallait et vous ne comprenez pas.

On prend ce ratage pour une faute de protocole. Or, c’est une erreur de lecture. 

Nous croyons souvent qu’il existe, dans les affaires chinoises, une sorte de code secret : quelques gestes justes, quelques mots interdits et la porte s’ouvre. Et cette idée vous mène droit dans le mur. Car le vrai malentendu ne porte pas sur les manières. Il porte sur une question bien plus simple et bien plus vertigineuse : qu’est-ce qu’un accord ?

La Chine des affaires n’est pas un coffre-fort à ouvrir

Le premier réflexe, quand on aborde la Chine, consiste à la traiter comme une serrure : on cherche la bonne combinaison, on collectionne les règles. Le fameux guanxi (le tissu de relations personnelles sur lequel repose une grande partie de la vie sociale et professionnelle), le mianzi (la « face », c’est-à-dire la réputation que l’on préserve, chez soi comme chez l’autre). On les note, on les applique et l’on attend que la confiance se déclenche.

Le problème, c’est que cette posture trahit précisément ce qu’elle prétend résoudre. Réduire le guanxi à une case à cocher, c’est déjà passer à côté. C’est une façon d’être en relation, qui se construit dans la durée et ne se simule pas. Comme le raconte Christophe Durandeau sur chine365, le guanxi ressemble moins à un carnet d’adresses qu’à un lent tissage : on y entre par des services rendus, une présence régulière, une fiabilité éprouvée, pas par une poignée de main bien exécutée.

Le geste de la carte tendue à deux mains ne « produit » donc aucune confiance. C’est même l’inverse : votre application scolaire signale à votre interlocuteur que vous cherchez encore la formule magique, là où lui attend tout autre chose. Il y a une grammaire de la relation et c’est elle qu’il vous faut apprendre à lire.

Le contrat ne referme pas la relation, il l’ouvre

Hommes d'affaires qui discutent

C’est le cœur du malentendu. Pour beaucoup d’entreprises françaises, la relation est au service du contrat. On soigne les gens, on crée du lien, mais tout cela vise un but : la signature. Une fois le document paraphé, l’affaire est close, le sujet est réglé, on passe à autre chose.

De l’autre côté de la table, l’ordre des choses peut s’inverser. Le contrat est au service de la relation. La signature ne ferme pas le dossier, elle en fixe un état, à un instant donné, à l’intérieur d’un lien censé continuer à vivre, à s’ajuster, parfois à se renégocier quand les circonstances changent. 

Ce n’est pas de la mauvaise foi et il ne s’agit pas de dire que les uns seraient loyaux et les autres calculateurs (le procès moral n’a aucun intérêt ici). Il s’agit simplement de deux emplacements différents de la confiance : pour vous, elle réside dans le document, pour votre partenaire, elle réside dans la relation, dont le document n’est qu’une trace.

Relisez alors le dîner du début sous cet éclairage. Il n’était pas une étape vers l’accord. Il était le début d’une autre question : « Une relation va-t-elle naître ? ». L’accord n’en est qu’une réponse possible, parmi d’autres.

Voilà pourquoi vos bonnes manières n’ont rien débloqué : vous étiez sur la dernière ligne droite d’une course, quand votre interlocuteur se demandait encore s’il allait courir avec vous. Les échanges commerciaux entre la France et la Chine se comptent en dizaines de milliards d’euros chaque année et derrière ces volumes se jouent des milliers de relations soumises exactement au même quiproquo.

Ce que votre interlocuteur voit quand il vous regarde

Retournons un instant le miroir, car le malentendu n’a rien d’un sens unique. Vu depuis l’autre rive, le dirigeant occidental peut lui aussi dérouter. Sa hâte à conclure, cette conviction qu’une signature suffit à sceller les choses, se lisent parfois comme un manque de sérieux plutôt que comme de l’efficacité. 

Et son exotisme même le dessert : à force de traiter son interlocuteur comme une énigme à percer, il donne le sentiment de ne pas tout à fait le prendre pour un partenaire.

Notez-le bien : nous ne prétendons pas que cette lecture serait « la vérité ». C’est une perception, rapportée par celles et ceux qui travaillent des deux côtés, et elle vaut surtout parce qu’elle éclaire la nôtre en retour. 

Ce qu’elle suggère est presque contre-intuitif. Bien négocier en Chine ne demande pas d’accumuler des rituels supplémentaires ni de réviser une liste plus longue. Cela demande de déplacer la question que l’on se pose : cesser de vouloir craquer un code et commencer à lire une relation. Sur ce point, nos réflexes de négociation interculturelle méritent souvent d’être revisités.

Alors, avant votre prochain dîner à Pékin, à Shanghai ou à Shenyang, la vraie préparation n’est peut-être pas de réviser la liste de ce qu’il ne faut surtout pas faire. Elle est peut-être de renoncer, un moment, à savoir d’avance ce qu’un accord signifie pour la personne assise en face de vous. Et si comprendre la Chine commençait précisément là : par le courage d’oublier ce que nous croyons déjà savoir ?

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